Leroy et Elissalde : ' La blessure n'est pas une fatalité '

Leroy et Elissalde : ' La blessure n'est pas une fatalité '

Publié le 14/06/2013

Signé Jérôme Elissalde, kinésithérapeute du Centre de Formation, et Nicolas Leroy, préparateur physique des Espoirs et du Centre de Formation, « Intégrité et performance : réflexion sur l'individualisation du suivi et la prévention des blessures » présente le protocole mis en place sur le Haut-Niveau jeune du Racing Metro 92 pour assurer l'intégrité physique des jeunes Racingmen. Une méthode qui marche puisqu'en trois ans, le nombre de blessés sur ces groupes a baissé de plus de 40%. Interview. (Crédit Photo : Émilie Manchon)

 

 

Nicolas, Jérôme, pouvez-vous nous présenter votre ouvrage ?



Nicolas Leroy - C'est avant tout une réflexion sur toutes les problématiques liées au grand nombre de blessé que nous avons rencontré ces trois dernières années. Au départ, nous avons fait une compilation des blessures sur une saison, de manière à voir en fonction du poste, de la catégorie, quelles étaient les blessures récurrentes.


Jérôme Elissalde - Un état des lieux en fait...


N.L. - Nous avons mis toute une saison à rassembler les données. Puis la suivante, nous avons voulu trouver des parades selon le poste du joueur. D'abord en mettant des fiches de prévention à disposition du sportif pour l'amener à mieux se préparer. La première année, nous avions 40% de joueurs blessés. Après la mise en place du protocole, nous sommes descendus à 15-20%.

 

 

Puis vous l'avez amélioré, notamment cette saison...

 

N.L. - Cette année, nous l'avons relancé avec en plus, une prévention en fonction du passif de blessures de l'individu. Désormais, tout un travail d'identification du sportif est réalisé. Quand les mecs arrivent au club, ils ont deux semaines à passer avec nous, tant sur le sportif que sur le médical, avec au programme toute une batterie de tests physiques et médicaux qui permettent de repérer tous les petits déséquilibres posturaux, musculaires qui font qu'un individu a des pré-dispositions à se blesser.

Ensuite, on recrée un travail de prévention, avec des temps d'efforts bien particuliers et dédiés dans la saison. Nous avons également fait un gros travail sur le suivi du joueur tant sur ses indices de formes au quotidien qu'avec des tests d'hydratation réguliers, plusieurs tests iso-cinétiques et de gros moyens mis sur la récupération. Tous ces facteurs cumulés sont des conditions privilégiées dans lesquels nous mettons le sportif. Nous avons matraqué les mecs avec ces fiches évolutives et nous avons passé toute la saison en dessous de 10% de blessés et nous terminons autour de 7-8%.

 

 

 

« Le staff des -20 ans nous dit que nos joueurs sont les plus autonomes. Ils viennent en avance à l'entraînement pour bien s'échauffer et être sûr d'être dans de bonnes dispositions pour s'entraîner. Et avec l'effet de groupe, ils deviennent des moteurs en sélection »

 



Comment est né ce protocole ?


J.E. - Il y a trois ans, nous nous sommes retrouvés tous les deux parachutés sur le Centre de Formation. Et pour nous, il n'était pas question de faire un copier-coller de ce qu'il se passait sur les pros puisque nous n'avons ni les mêmes moyens humains et financiers, ni la même démarche. Il faut savoir qu'à ce moment-là, lors de l'évaluation du Centre de Formation, le médical était le moins bon des clubs professionnels ! Une fois que nous avons présenté notre protocole, nous avons eu 100/100 plus un bonus par Jean-Claude Perrin, Président de la commission médicale de la FFR.

 

Jérôme Elissalde, ici avec les pros lors de leur victoire à Bayonne le 15 septembre 2012.

 


N.L. - À l'époque, toutes les composantes du CDF étaient en catégories 3. En un an avec ce protocole, elles sont toutes passées en catégorie 1 aussi bien la préparation physique que le médical. D'ailleurs, nous ne nous sommes pas cantonnés au CDF, nous avons élargi ce procédé sur toutes les catégories du haut-niveau jeune au Racing (Crabos, Reichel, Espoirs).

 


Dans vos secteurs respectifs, qu'est-ce qui n'allait pas à votre arrivée ?



J.E. - Nous étions confronter à des mecs qui allaient jusqu'à la blessure et l'arrêt de l'activité, ce qui, pour nous, était vraiment péjoratif et allait à l'en-contre du boulot que l'on voulait faire. L'objectif était donc qu'ils prennent conscience de leur corps, quitte à ce que les premières fois, ce ne soit pas grand chose, ce n'est pas grave. Parce que cette sensation qu'ils auront eu, s'ils la retrouvent plus tard, ils se diront, je sais que ce n'est pas grave. Par contre, là j'ai une sensation un peu différente, je vais aller consulter le médical. Au final, il y aura un petit truc et ce sera trois, quatre jours d'arrêt au lieu de trois, quatre, cinq, six semaines.



N.L. - Dans ce cas, le joueur est arrêté pour être sûr qu'il reprenne tranquillement avec du non impact, de la prévention avant la prochaine compétition et un gros cycle sur le haut du corps en complément. C'est un bagage que l'on est en train de lui donner pour qu'il soit un sportif de haut-niveau accompli avec la connaissance de son corps, des différentes techniques de récupération et de prévention. C'est très important pour nous d'avoir un individu qui dit « là, attention, je ressens une petite douleur, du coup, je sais par quel protocole passer ».

 

 


J.E. - Car il ne faut pas oublier que nous sommes dans une démarche de formation. Selon nous, pour que nos joueurs atteignent leur plus haut-niveau de performance, il faut qu'ils puissent s'entraîner donc ne doivent pas être blessés. Nous voulons qu'ils aient le plus de temps de jeu possible aussi bien à l'entraînement qu'en match, afin qu'ils puissent développer un maximum de potentiel rugby et physique.



N.L. - Un joueur va avoir progressé et gagné à vivre une saison, pas tellement s'il va avoir fait des bons matchs, mais si cela lui a permis de cumuler le temps de jeu. Et le meilleur moyen pour qu'un athlète progresse jusqu'au Haut-Niveau, c'est qu'il match en condition de compétition. D'autant plus, cela va permettre aux entraîneurs un plus large éventail de possibilités pour faire leurs équipes. À la fin, tout le monde s'y retrouve. Il y a aussi une formation de l'entraîneur pour apprendre à travailler avec un staff médical et de préparateur physique. L'idée, c'est d'être capable de s'entendre lorsque l'on dit « attention, ce joueur ne peut pas jouer plus de tant de minutes, attention, on le met au repos en début de semaine pour qu'il soit bon sur la fin pour pouvoir jouer ce week-end ». Au début, il y a eu quelques clashs...

 

 

 

« Souvent le joueur est accessoire au système. Là, nous plaçons le joueur au centre du nôtre. Tout ce qui est fait, se dirige constamment vers lui »

 



Comment s'est passé la mise en place du protocole ?



J.E. - Au départ, les entraîneurs avaient l'impression de perdre du temps parce qu'ils n'ont pas le joueur à disposition comme ils veulent. Mais si tu regardes à moyen et long terme, ils sont largement gagnant. Le mec aura été beaucoup plus présent et assidu aux entraînements comme aux matchs qu'il ne l'aurait été si nous l'avions laissé enchaîner sans tenir compte des réactions de son corps. Nous ne sommes pas dans une démarche d'obtention de résultat. Pour nous, obtenir un titre, c'est la conséquence du boulot que l'on aura pu réaliser au cours de la saison. Mais ce n'est en aucun cas l'objectif prioritaire du Centre de Formation. Je préfère qu'il y ai dix mecs qui passent professionnels à la fin de la saison plutôt que d'avoir un titre à la con et qu'il y en est aucun qui s'en sorte.

 

 

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Nicolas Leroy en discussion avec Adrien Buononato.

 


N.L. - Alors que là, avoir quatre joueurs en équipe de France -20, donc des garçons qui ont fini la saison sans blessure, c'est parlant... Ces joueurs ont fait une saison pleine avec le club, et en plus, cela leur permet de faire une coupe du Monde et de s'exprimer pleinement dedans. Au départ, nous n'avions pas d'internationaux français, maintenant, ils sont quatre.



J.E. - Depuis que nous avons commencé le protocole, tous les ans, un joueur intègre les Bleus. C'est d'autant plus agréable que lorsque l'on échange avec le staff des -20 ans, ils nous disent que nos joueurs sont les plus autonomes. Ils viennent en avance à l'entraînement pour bien s'échauffer et être sûr d'être dans de bonnes dispositions pour s'entraîner. Dès la séance terminée, ils ont directement le réflexe de récupération. Et avec l'effet de groupe, ils deviennent des moteurs en sélection car nos jeunes sont capables d'expliquer de manière claire.  « Ok, tu as ça, il faut donc que tu recherches ça, utilise telle forme de récupération... ». C'est vachement confortable pour ces staffs  éphémères qui ont besoin d'être rapidement rentable. C'est aussi pour ça qu'à niveau égal, ils auront plus tendance à prendre nos joueurs par rapport à d'autres car ils savent qu'ils sont autonomes.

 



Quel est le but de cet ouvrage ?



J.E. - Cet ouvrage explique notre méthode mais a surtout pour objectif de faire changer les mentalités. Souvent le joueur est accessoire au système. Là, nous plaçons le joueur au centre du nôtre. Tout ce qui est fait, se dirige constamment vers lui et est souvent réalisé par le sportif. La blessure n'est pas forcément une fatalité, il y a pleins de choses qui sont faisables avant, pendant et après. Mais ce qui nous intéresse, c'est ce qui précède la blessure.



N.L. - C'est plus une réflexion qu'une affirmation sur le protocole que nous avons mis en place et qui reste évidemment évolutif.



J.E. - Notre but n'est pas de donner des leçons. C'est de montrer que l'on peut aborder les choses de manière différente sans pour autant ne pas atteindre d'objectifs. Il y a quinze ans, les préparateurs physiques ont commencé à taper à la porte des clubs. Maintenant, tous les entraîneurs se déplacent avec leur préparateurs physiques et cela commence un tout petit peu sur le médical mais je prend le pari que dans dix à quinze ans, l'entraîneur se déplacera avec son préparateur physique, ses kinés, son médecin, son analyste vidéo parce qu'il y a un besoin d'osmose dans un staff avec une idée claire commune pour aboutir à des résultats.

 

 

 

« En fin de compte, ce sont toutes ces situations parasites où il va avoir peur de se reblesser qui vont l'empêcher de progresser »

 



Le protocole va-t-il encore évolué la saison prochaine ?



J.E. - Déjà il va y avoir un test de laxymétrie qui va être mis en place. C'est quelque chose qui es en train d'être fait au PSG et Yohan (Bohu, conseiller du Président sur l'ensemble du médical, ndlr) est en train de signer le partenariat pour que ce soit fait ici. En gros, c'est un appareil qui va déterminer la laxité de chaque articulations. Or nous savons qu'au delà d'un certains seuil, notre sujet aura plus de chance de faire des accidents traumatiques sur cette articulation. Pour l'instant, nous étions seulement sur un recueil de données, maintenant nous allons dépasser cela, continuer d'aller un peu plus dans l'individualisation et essayer de prendre la blessure avant qu'elle ne se produise. Nous arrivons dans une phase où nous sommes dans l'anticipation. Du coup, par rapport aux statistiques d'avant et aux tests initiaux que l'on organise, nous sommes capables de déterminer le profil de blessure que le joueur peut avoir globalement et sur certaines périodes de la saison.

 

 

 



N.L. - Nous traitons aussi la réhabilitation en cas de retour de blessure. Même si on essaye de minimiser les pépins de santé, nous pratiquons une activité à risque. Du coup, nous avons monté un protocole sur la réhabilitation. Avec des passages obligatoires, des exercices type en fonction de la blessure rencontrée qui permettent de retester progressivement le joueur et de le remettre en confiance pour qu'il se donne les moyens de rejouer le plus rapidement possible sans avoir peur de se reblesser. En fin de compte, ce sont toutes ces situations parasites où il va avoir peur de se reblesser qui vont l'empêcher de progresser. Nous voulons absolument sortir de ce truc là. Là dessus, le protocole est bien en place et nous avons très peu de récidives.

 



De quelle manière allez-vous diffuser votre réflexion ?



N.L. : On ne sait pas encore s'il sera publié ou si nous le gardons dans un format de type mémoire. Le but c'est d'en faire une discussion et d'essayer d'échanger le plus possible.



J.E. : Dans tous les endroits où l'on forme des gens habilités à assumer nos fonctions, ou en rapport avec le sport, l'idée est de pouvoir leur présenter notre approche différente de ce qui se fait aujourd'hui, d'être confrontés à la réaction d'autres préparateurs physiques et kinés qui auront peut-être un regard critique sur ce qu'on a fait. Par la discussion, ils pourront peut-être nous amener des ouvertures sur l'avenir. On veut juste stimuler l'intellect, faciliter la discussion, pour ouvrir l'esprit. Et nous pourrons en tirer des évolutions possibles pour l'avenir.

 

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